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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 16:40

L’ENNEMI

C’est la guerre.

On voit quelque chose qui pourrait être un désert… dans lequel il y a deux trous.

Dans les trous, deux soldats.

Ils sont ENNEMIS.

L’ennemi est là mais on ne le voit jamais. Au matin, je me lève et je tire un coup de fusil sur lui. Alors il tire un coup de fusil sur moi. Nous restons cachés le reste de la journée en attendant de voir la tête de l’autre.

Mais aucun de nous ne lève plus la tête hors de son trou. Même si j’ai faim, j’attends. J’attends que ce soit l’ennemi qui allume son feu parce que si j’allumais le mien, il pourrait en profiter pour s’approcher, et me tuer. Mais quelquefois, j’ai tellement faim que j’allume mon feu le premier. Aussitôt, l’ennemi allume son feu. Je suis seul.

L’ennemi aussi doit être seul : il ne tire qu’un coup de fusil à la fois. Oui, je suis sûr qu’il est resté seul, lui aussi. Et il a faim. Ce sont les seules choses que nous avons en commun, l’ennemi et moi. Car la différence entre nous est énorme.

Lui, c’est une bête sauvage. Il ne connaît pas la pitié. Il tue les femmes et les enfants. Il tue sans raison. C’est sa faute à lui s’il y a la guerre. Je sais toutes ces choses parce que je ne suis pas stupide.

Je l’ai lu dans le manuel.

Le premier jour de la guerre, il y a longtemps, ils nous ont donné un fusil et un manuel. Le manuel dit tout sur l’ennemi : il dit qu’il faut le tuer avant qu’il ne nous tue parce qu’il est cruel et sans pitié. Que s’il nous tue, il exterminera nos familles. Et qu’il ne sera pas satisfait pour autant. Il tuera aussi les chiens, et puis tous les animaux, il brûlera les bois, il empoisonnera l’eau.

L’ennemi n’est pas un être humain.

Quelquefois je pense qu’ils nous ont oubliés. Il y a des semaines, des mois qu’on n’entend plus le canon. Peut-être que la guerre est finie. Ou peut-être qu’ils sont tous morts, que nous sommes les deux derniers soldats à continuer et que celui qui survivra aura gagné la guerre. Quelquefois je pense que le monde n’existe plus.

Je n’ai presque plus rien à manger. De la viande séchée, des barres de vitamines, c’est tout ce qu’il me reste. Une fois, j’ai failli attraper un lézard. Il s’était approché tout près de mon trou, j’aurais pu le prendre. Mais j’ai pensé : « S’il me voit manger un lézard, l’ennemi va croire que je suis désespéré. » Heureusement, il y a l’eau du puits. Mais il faut faire attention, et rester sur ses gardes : l’ennemi pourrait l’empoisonner.

La nuit, au-dessus de mon trou, il y a plein d’étoiles. Les étoiles font penser. J’aimerais être là-haut et regarder en bas. Parfois je me demande à quoi pense l’ennemi : regarde-t-il les étoiles, lui aussi ? Peut-être que s’il les regardait, il comprendrait que cette guerre ne sert à rien et qu’il faut l’arrêter. Je ne peux pas être le premier à arrêter la guerre, parce qu’alors il me tuerait. Il faut que ce soit lui qui cesse la guerre le premier, et moi, dans ce cas, je ne tirerais pas. Parce que je suis un homme, moi.

S’il regardait les étoiles, il comprendrait. On comprend beaucoup de choses en regardant les étoiles. Il commence à pleuvoir. C’est toujours comme ça. Un été très chaud et puis la pluie. Je n’aime pas la pluie. Je n’aime pas les grandes chaleurs mais la pluie, c’est encore pire. Chaque fois qu’il se met à pleuvoir, je pense qu’il faut vraiment cesser cette guerre. Mais je ne sais pas comment faire. Ce sont les autres qui savent, ceux qui commandent. Mais ils ne me disent rien.

Cette nuit, j’ai réfléchi. Le bruit de la pluie m’empêchait de dormir.

Alors j’ai réfléchi presque toute la nuit. La semaine prochaine, il n’y aura pas de lune. Si je sors de mon trou, l’ennemi ne pourra pas me voir dans le noir. La semaine prochaine, la guerre va finir. Je suis prêt.

L’ennemi croit que je dors mais il se trompe. J’ai mis le déguisement numéro trois, celui du buisson. Je sors. Il fait un peu froid. Mais le déguisement numéro trois me tient chaud. Je rampe lentement vers le trou de l’ennemi. Il ne s’attend pas à cette surprise, c’est sûr. Il croit que je dors comme toutes les nuits. Je vais ramper jusqu’à son trou et je vais le tuer. Comme ça, la guerre sera finie. Comme ça, je pourrai rentrer chez moi, retrouver ma famille.

J’ai fait une bêtise.

Le manuel dit de ne jamais sortir la nuit. À cause des lions, évidemment. Je viens d’en voir un.Comment ai-je pu être aussi bête ?Il faut que je reste immobile. Les lions voient dans le noir.Et ils ont du flair. Ils peuvent flairer une proie dans l’obscurité.J’ai eu de la chance. Le lion est parti. Maintenant tout ira bien, j’en suis sûr.Je rampe encore tout doucement. Je suis presque arrivé. Mais je ne vais pas tirer tout de suite. Je veux voir son visage. Le visage de l’ennemi.

Puis je le tuerai.

Il n’y a personne. Dans le trou de l’ennemi, il n’y a personne. Je ne comprends pas. Il est forcément là. Il est toujours là ! Mais il n’y a personne. Il y a ses affaires. De la viande séchée et des barres de vitamines. Il y a aussi des photos : on dirait une famille… Peut-être qu’il a une famille ? Je ne m’attendais pas à ça. Ils ne nous ont rien dit. Je me demande comment il peut tuer des femmes et des enfants s’il a une famille qui attend son retour : quelle espèce de monstre est-il donc ?

Et ça, qu’est-ce que c’est ? Un manuel. Un manuel comme le mien. C’est le même. Non, il y a une différence... Sur celui-ci, l’ennemi à combattre a mon visage ! Mais je ne suis pas comme ça, je ne suis pas un monstre, je n’ai pas tué des femmes et des enfants. Je suis un homme, moi, ce manuel ne dit que des mensonges. Ce n’est pas moi qui ai commencé cette guerre ! Et moi, je ne tuerai pas les animaux et je ne brûlerai pas les bois et je n’empoisonnerai pas l’eau, s’il se rend !

C’est bientôt l’aube. Toujours aucun signe de l’ennemi. J’ai compris où il est. Il est dans mon trou ! Il a voulu me surprendre dans mon sommeil pour que la guerre soit finie. Et maintenant, il a compris que je suis dans son trou et que je ne peux pas en sortir. L’ennemi est très fatigué. Maintenant, je le sais. Et je sais qu’il a une famille qui l’attend. Si cette guerre cessait, nous pourrions rentrer chez nous, chacun chez soi. Si la guerre cessait. Je pense qu’il suffirait de peu. Il pourrait m’envoyer un message pour me dire : maintenant, on arrête la guerre. S’il envoyait ce message, j’accepterais tout de suite. Alors, qu’est-ce qu’il attend ?

J’en ai assez d’attendre. Il y a de gros nuages noirs dans le ciel. Il va encore pleuvoir et je déteste la pluie. J’ai écrit le message sur mon mouchoir. Je l’ai mis dans une bouteille en plastique. Puis j’ai fermé la bouteille, j’ai visé soigneusement et j’ai lancé le tout.

Pourvu que ma bouteille tombe dans son trou.

Davide Cali

L’ennemi

Paris, Ed. Sarbacane, 2007

(Adaptation)

 

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Published by Abdo RAAD
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